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Nourrir les villes: opportunités et défis pour les jeunes agripreneurs au Bénin

Nda Danielle, 32 ans, est titulaire d’une licence en Marketing, et reconvertie en maraîchère depuis 2012. Elle est aujourd’hui secrétaire générale de l’Association des Maraîchers de la commune d’Abomey-Calavi, au Sud du Bénin, où 2CALE appuie le développement de 6 Pôles d’Entreprises Agricoles (PEA) spécialisés dans le maraîchage.

Pourquoi une jeune fille diplômée de marketing choisirait –elle de cultiver des tomates ?

Le maraîchage, pour moi,  n’est pas un virage à 180%. Mes études de marketing devaient me conduire à travailler dans une entreprise, pour vendre des produits et des services. J’ai juste décidé de produire et de vendre des légumes. En plus, les études ne sont pas une fin en soi, mais un moyen, celui de réussir sa vie. En ce qui me concerne, j’ai trouvé dans le maraîchage un moyen d’y arriver. Aujourd’hui, j’exploite un champ d’un ha où je fais plusieurs spéculations, notamment l’oignon, la tomate, les papayes et plusieurs légumes très prisés sur le marché local.

Parlant de marché, quel est le vôtre, sa taille, ses exigences ? 

Le marché est d’abord local. Je vends à des commerçants de Cotonou et de Porto-Novo, mais le Bénin est directement relié au Nigéria par une frontière de près de 800 km, et le Nigeria est le plus grand marché de  consommation d’Afrique. C’est un géant client avec ses 180 millions de consommateurs et une demande en fruits et légumes qui  reste forte toute l’année. Pour nous, fournir les métropoles comme Lagos, Kano, ou encore Ibadan, constitue une opportunité d’affaire immense, mais cela implique aussi énormément de défis.

Quels sont-ils, ces défis ? Qu’est-ce qui a marché, ou moins bien marché avec 2SCALE ?

2SCALE nous appuie depuis 3 ans maintenant, par l’intermédiaire d’un BSS. Avant de commencer le partenariat, nous avons d’abord soumis notre idée d’affaire et c’est sur cette base que nous avons été sélectionnés. Ensuite,  2SCALE a organisé des ateliers où nos idées d’affaire devaient passer un test de solidité, histoire de voir si elles sont réalistes et méritent d’être soutenues. La troisième étape a porté sur un diagnostic participatif en vue d’élaborer un plan d’action. Ce diagnostic a mis en évidence quelques problèmes : l’accès au crédit d’investissement  et surtout, l’accès aux intrants de qualité, notamment les semences. En fait,  la dégénérescence des semences et de la monoculture sont deux facteurs clé qui limitaient nos rendements. Il y aussi  l’utilisation de pesticides non homologués, ou même la mauvaise utilisation des pesticides et des engrais chimiques. Il y a aussi  la question de la faible maîtrise de l’eau, et surtout, une la question liée à la pression bactérienne. Par exemple, nos semences locales ne résistent pas à la bactérie qu’on appelle ici Ralstonia. A cause de cette bactérie, nos productions étaient ruinées, beaucoup de maraîchers s’étaient retrouvés endettés, et beaucoup avaient fui ce travail pour chercher à survivre dans les villes.

Comment-avez surmonté ces défis, si vous les avez toutefois surmontés ?

Premièrement, nous avons constitué des PEA pour mieux travailler ensemble sur l’ensemble des chaines de valeurs, c’est-à-dire les fournisseurs d’intrants, nous-mêmes producteurs, les commerçants grossistes qui achètent nos produits et un Bureau d’Etudes qui a été contracté pour renforcer nos capacités. Ces PEA se sont construit autour de sites de démonstration et d’apprentissage des bonnes pratiques agricoles. Les sites ont permis de tester la performance des semences en comparaison avec d’autres variétés locales ou commercialisés par d’autres sociétés.

Le tournant de ce processus a été notre mise en relation avec la Société East West Seed International (EWIT), dont les semences tropicalisées ont sont vraiment exceptionnelles. Mais au-delà des semences, EWIT nous a aussi transféré un ensemble de savoir-faire et des compétences en matière de techniques culturales innovantes : Nous avons découvert le paillage plastique, qui améliore la protection des jeunes plantes contre les attaques fongiques, le tuteurage, qui favorise le développement des plantes et même le système d’irrigation goutte-à-goutte, qui permet d’économiser trois fois plus d’eau et de temps d’arrosage.

Avec quels résultats ?

Ils sont nets : il faut dire que les semences d’EWIT ont ceci de particulier qu’elles donnent des fruits fermes et consistants. Cette fermeté réduit les pertes liées au transport et pour les commerçantes, cela représente beaucoup d’argent. Nous vendons aussi à des restauratrices qui nous disent que Padma, par exemple, a du goût et une belle couleur vive, qui embellit leur plat. Pour nous autres maraîchers, les rendements moyens sont passés de 35 à 59 tonnes, on peut dire que  c’est une  vraie performance. Personne n’a jamais atteint un tel record ici dans la commune de Calavi.

 

En raison de cette performance de variété comme Padma, les maraîchers sont de retours dans leurs jardins, et les relations d’affaires avec les commerçantes ont repris. Les affaires avaient été sérieusement affectées par cette histoire de bactérie, mais aujourd’hui, à Abomey-Calavi, à Sémè-Kpodji tout comme à Grand-Popo, des réunions se tiennent entre producteurs et commerçantes sur l’organisation de nouvelles activités, et la culture maraîchère renaît vraiment. Néanmoins, malgré que les rendements aient considérablement évolué, nous n’arrivons pas encore à répondre à la demande du marché.

Et pour cause ?

Je pense que cela est dû au caractère rudimentaire de nos équipements de travail. Pour produire plus,  il faut des équipements modernes, et cela implique le crédit agricole. Après avoir résolu la question des semences, nous avons travaillé sur cette question aussi. 2SCALE nous a mis en relation avec ALIDé, une institution locale de microfinance. Grâce à cette intermédiation, et au vue de notre niveau organisation et du paquet technologique que nous avions, ALIDé a financé les plans d’action de 77 maraîchers membre de notre associaition, pour un montant de 105.800.000 FCFA (soit 161.281 €). Cet argent a permis à beaucoup d’installer des systèmes d’irrigation modernes et à acheter des intrants.

Personnellement, j’ai bénéficié d’un prêt de 300.000 F CFA, que j’ai déjà remboursé dès les premières récoltes en 2013. En 2014, J’ai encore contracté un prêt d’un million, que j’ai aussi épongé.  A présent, mon objectif est de passer de d’un à 5 hectares, car le marché est vraiment grand, et je crois que le secteur a de l’avenir.

Est-ce que, au bout du compte, on peut conclure en une révolution durable au sein des PEA maraîchers du Bénin ?

On ne finit jamais de résoudre tous les problèmes. Un de nos soucis, c’est sécuriser notre accès aux semences EWIT. Ensuite,  il faut élargir les possibilités de crédit et d’autres services financiers au plus grand nombre de producteurs pour permettre de diffuser les innovations que nous avons apprises. Il faut aussi sécuriser nos terres, et cela demande un plaidoyer fort auprès des autorités afin qu’il soit mis en place une politique foncière qui protège les petits producteurs contre l’urbanisation anarchique et la spéculation foncière qui en résulte. Les habitudes alimentaires changent parce que les gens connaissent de mieux en mieux les vertus nutritionnelles de la tomate, du concombre et de l’oignon, et le maraîchage et l’urbanisation se nourrissent l’un de l’autre, mais la tendance aujourd’hui est que les villes luxueuses remplacent les jardins aux alentours de nos villes. Peut-être un sur dix producteurs seulement a un titre foncier. Si rien n’est fait pour leur permettre de devenir propriétaires, dans dix ans, les villes vont faire disparaître les jardins qui les entourent, et qui les nourrissent. Et dans ce cas, comment allons nourrir les villes, qui grossissent chaque jour un peu plus ?

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